
[Intro - parlé] Huit ans. Les cheveux aussi clairs que les crins de son cheval. Du sable jusque dans son cartable… Et devant elle, toute la presqu’île. [Couplet 1 - rap posé] Elle avait l’or dans les mèches, des éraflures aux genoux, Un cheval couleur d’avoine qui savait ses rendez-vous. Deux crinières en lumière, emmêlées sous les branches, Et le bonheur tout entier dans la boue sur ses manches. Au Canon, près des cabanes, elle inventait des royaumes, Un vieux seau pour la couronne, un filet pour les fantômes. Lui soufflait dans ses paumes ; elle lui confiait ses peurs, Sans avoir à faire de phrases ni semblant d’être à la hauteur. Côté bassin, le silence ; côté large, la puissance, Elle apprenait les courants bien avant la prudence. « Rentre avant qu’il fasse noir ! » - « Oui, oui, j’ai bien compris ! » Puis rallongeait le chemin pour lui voler du répit. Les cheveux pleins de brindilles, elle rentrait, l’air innocent : « J’ai pas vu passer l’heure… » Ça se voyait pourtant. Sa mère faisait les gros yeux, puis réchauffait son assiette, Elle rêvait encore au galop, les pieds nus sous la serviette. Cours, petite, cours, les cheveux dans le vent, Les crins de ton cheval ont la couleur de tes printemps. Du sable aux pavés, de la dune à la pierre, Tu garderas du sel au bord de tes paupières. Cours, petite, cours, t’as le droit de partir, D’emporter tes racines et de choisir où fleurir. Bordeaux t’ouvrira ses bras, vingt-cinq années plus tard, Avec toute une presqu’île à l’abri dans ton regard. Seize ans, le verbe acerbe, elle veut prendre le large, Des « tu comprendras plus tard », elle a rempli des pages. Elle aime son bout du monde autant qu’elle veut le quitter, Dit : « Putain, laissez-moi vivre ! » puis culpabilise au dîner. L’été, elle sert en terrasse, débarrasse, amasse, Des pourboires, de l’espoir, quelques billets qu’elle entasse. L’hiver, les rideaux tombent, elle retrouve les chemins, Et son cheval vieillissant qu’elle rejoint chaque matin. Moins de course, plus de pauses ; elle ralentit pour lui, Laisse les rênes un peu longues, lui raconte ses nuits. Lui qui portait ses colères, ses victoires, ses mystères, Elle apprend à l’écouter en descendant à terre. Puis vient le jour du départ, le sac bouclé près du lit, Elle avait tant voulu partir… pourquoi rester la replie ? Au pré, son front contre le sien, elle oublie tous ses discours, Et murmure : « Je reviens », plusieurs fois, comme au secours. Cours, petite, cours, les cheveux dans le vent, Les crins de ton cheval ont la couleur de tes printemps. Du sable aux pavés, de la dune à la pierre, Tu garderas du sel au bord de tes paupières. Cours, petite, cours, t’as le droit de partir, D’emporter tes racines et de choisir où fleurir. Bordeaux t’ouvrira ses bras, vingt-cinq années plus tard, Avec toute une presqu’île à l’abri dans ton regard. La première nuit à Bordeaux, Elle a laissé la lumière. Pas vraiment peur du noir… Juste du silence, différent. Puis des amis sont venus. Un soir, elle a ri si fort Qu’elle a réveillé le voisin. C’était le début. Vingt-cinq ans depuis ses huit ans : trente-trois, la voilà, Un trousseau, des travaux, des projets qu’elle défendra. La Garonne au petit jour a remplacé les marées, Mais elle ouvre grand les fenêtres : elle a besoin de respirer. Elle a connu les découverts, les déceptions, les départs, Les « t’inquiète, je gère » en rentrant seule un peu tard. Des dimanches aux Capucins, les copains dans la cuisine, À refaire leurs existences entre le pain et les sardines. Elle a monté son affaire avec la trouille et trois bouts d’ficelle, Une table d’occasion, deux mains, personne pour faire à sa place. Le premier mois, presque rien ; le deuxième, une étincelle, Aujourd’hui, quelqu’un pousse la porte et la remercie en face. Y a de l’amour dans sa vie, quelqu’un qui connaît ses silences, Qui sait quand tendre les bras, quand respecter la distance. Ils ont repeint le salon, débattu pendant trois semaines, Pour un bleu qui, c’est marrant, ressemble au bassin qu’elle aime. Sur une étagère, une photo : deux crinières dans la lumière, Elle et lui, encore ensemble, un été qui prend la poussière. Elle sourit, passe le pouce sur le cadre un peu fendu, Puis rejoint ceux qui l’attendent : elle sait ce qu’elle est devenue. Cours, petite, cours, les cheveux dans le vent, T’as le droit d’être une femme et de garder tes huit ans. Du sable aux pavés, de la dune à la pierre, T’as bâti ta maison sans refermer tes frontières. Cours, petite, cours, puis repose-toi aussi, T’as plus rien à prouver pour mériter ta vie. Bordeaux sous tes fenêtres, le Ferret dans la mémoire, Tu poses enfin tes clés… quelqu’un demande : « Ça va, ce soir ? » [Outro - parlé] « Ouais… ça va. » Elle sourit. Cette fois, Elle le pense. Je t’aime. Je t’aime je crois. Non je le sais. Je t’aime.

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